La maison dont il est question dans ce livre est une maison close qu’a fréquentée l’autrice. Si c’était un plaidoyer pro-prostitution, ça serait pas mal plate comme livre. Heureusement, la solidarité féminine y est prédominante.

« Ceci n’est pas une apologie de la prostitution. Si c’est une apologie, c’est celle de la Maison, celle des femmes qui y travaillaient, celle de la bienveillance. On n’écrit pas assez de livres sur le soin que les gens prennent de leurs semblables. »

la maison | Emma becker | flammarion

La première fois qu’on m’a parlé du livre La Maison, j’ai été perplexe. À priori, la prostitution est loin de ma réalité. J’irais même jusqu’à dire que la prostitution me fait peur. Mais mes opinions ou mes craintes sur la prostitution ne sont pas le sujet de cet article.

Au début du livre, nous sommes quelques mois/années après la fermeture de La Maison. Puis, Emma raconte comment elle en est venue à se prostituer. Elle a connu deux maisons closes : Le Manège et la Maison. Deux maisons closes qui sont très différentes l’une de l’autre.

De la curiosité et de l’orgueil

Avant de penser à louer son corps, elle a fait appel à une prostituée pour faire plaisir à son amoureux. Une expérience décevante, qui l’amène à en discuter avec Arthur, un de ses amis.

Un court extrait de la discussion avec Arthur, un de ses amis.

Puis lui vient l’idée d’aller à Berlin, là où vivent ses sœurs et surtout, là où la prostitution est légale.

Il lui arrive de douter de sa démarche, mais l’orgueil et la curiosité la motivent.

« J’ai beau me répéter qu’aucun de ces scénarios catastrophes n’est plausible puisque la prostitution en Allemagne est légale, l’idée même d’écrire un bouquin sur l’intérieur des bordels me paraît inenvisageable. Mais je ne vois pas comment me dégonfler maintenant, après tous les discours bravaches tenus à mes sœurs, et à moi-même, et à Stéphane. Je ne vois pas comment renoncer à ce nouveau bouquin qui prend forme dans ma tête à toute vitesse, dont les notes occupent déjà une place folle dans ma vie. »

LA MAISON | EMMA BECKER | FLAMMARION

Une démarche journalistique et littéraire

Dès le départ, Emma Becker a voulu écrire sur son expérience comme prostituée. Elle est journaliste et écrivaine, donc ça allait de soi qu’elle documenterait le tout. Elle s’attendait à écrire sur les hommes qui paieraient, mais dans les faits, ce sont les femmes, surtout celles de la Maison, qui l’inspiraient le plus.

« Pourtant, il s’y trouve un message important. Confusément je sens que si je ne parle pas de ces femmes, personne ne le fera. Personne n’ira voir quelles femmes se cachent derrière les putes. Et il faut qu’on les écoute. Dans cette carapace vide que sont les putes, ces quelques carrés de peau loués à merci, auxquels on ne demande pas d’avoir un sens, il y a une vérité hurlant plus fort que chez n’importe quelle femme qu’on n’achète pas. »

LA MAISON | EMMA BECKER | FLAMMARION

« Ce métier est peut-être celui où, ça n’étonnera personne, on voit sa virginité la plus rapidement déflorée. Je parle là de l’innocence qu’il y a à penser qu’il est facile de rester onze heures assise à attendre le client avec la promesse de recevoir un salaire mensuel avoisinant les cinq mille euros. Et, si l’on a comme moi un livre qui ne demande qu’à être écrit, et plus de la moitié de ces onze heures totalement libres, ça semble un marché tout à fait équitable. Dieu sait pourtant que durant ces deux semaines de labeur au Manège, ce n’est pas l’écriture qui m’occupe. Une certaine pudeur – un snobisme peut-être – me retient de sortir un cahier et d’écrire. La peur, aussi… Une crainte vague à l’idée que l’on me voie prendre des notes et que je me fasse pincer en plein délit d’investigation. »

LA MAISON | EMMA BECKER | FLAMMARION

« À mi-chemin de Zoo, le monde m’apparaît d’une noirceur peu commune, et la seule chose à laquelle je me raccroche pour évincer le Grec, Milo, Sandor et les Hausdamen revêches, c’est le livre. Je vais écrire tout ça, c’est pour ça que je le fais, et la seule raison pour laquelle je me laisse atteindre de la sorte, c’est que ce n’est pas ma vie. Ma vie, c’est d’écrire, alors je peux bien faire semblant pendant quelques mois encore d’être une pute – et si des mecs comme le Grec y croient, c’est que je suis une bonne actrice.
Ce qui m’amène à penser aux autres filles. Genre Diana. À quoi peuvent-elles bien penser, elles? Quand il leur arrive, comme à moi, de remonter Schlüterstrasse défoncées et puant la sueur d’un connard sans considération, qui leur a donné l’impression de s’entretenir avec le Chapelier fou et le Lièvre de mars – à quoi peuvent-elles bien penser? Quelles sont les idées sombres qui viennent soudain les draper comme une lourde cape, puisqu’elles n’écrivent pas de livre et que Le Manège, c’est leur vie? Comment en arrive-t-on à se dire que sa vie est au Manège? Est-ce que tous les autres espoirs, tous les autres rêves disparaissent? »

LA MAISON | EMMA BECKER | FLAMMARION

Le Manège

« J’ai donc commencé ma carrière et ce livre au Manège, bien au chaud dans le luxe extravagant de cet immense appartement, sans jamais me départir de la sensation qu’un piège se refermait lentement sur moi. J’ai très vite pris peur et vu mes nuits écourtées par l’angoisse d’avoir eu les yeux plus gros que le ventre. La représentation quasi exclusive de l’ancien bloc de l’Est parmi les patrons et les filles n’aidait pas à donner une impression de légalité ; j’avais des visions parasites, presque constantes, d’un bordel albanais où l’on m’expédierait après avoir volé mon passeport. Le danger pouvait venir d’à peu près partout, des patrons, des filles, des clients, de l’impassible homme de main, Maximilian. Je vivais dans la terreur que l’écrivain ou la journaliste en moi ne soient percés à jour – et comme dans certains cauchemars, je me disais qu’il ne m’arriverait rien tant que je ne montrerais pas que j’étais terrifiée. »

LA MAISON | EMMA BECKER | FLAMMARION

Pourquoi avait-elle si peur? Entre autres, parce qu’elle était obligée de faire ses 11 heures de présence par jour (comme les autres femmes sur place) et parce que les clients demandaient (voire exigeaient) des extras. Les femmes au Manège ne pouvaient pas sortir pendant la journée pour s’acheter un repas. Il fallait être disponible les 11 heures.

L’expérience fut décevante aussi parce que les femmes ne se parlaient pas. Les femmes étaient compétitives, ce qui se comprend vu le contexte. Il y avait peu de clients et les heures étaient interminables.

« Au Manège, comme ailleurs, ma nationalité m’a beaucoup servie ; alors qu’il ne m’avait encore jamais vue, le patron m’a engagée sur le simple postulat que la Française possède les secrets d’alcôve que les autres femmes du monde tentent gauchement d’imiter. »

LA MAISON | EMMA BECKER | FLAMMARION

Malgré sa « chance » d’être Française, elle a décidé de quitter Le Manège au bout de 2 semaines.

« Il faut que je me souvienne de tout. Il faut qu’il y ait, quelque part, une description précise de ce qu’était la Maison et que cette description fasse naître irrésistiblement des images – les plus proches possibles de la vérité. Bien que, en fin de compte, l’exactitude importe peu. Et s’il me faudra quelque talent pour recomposer l’agencement des pièces et la couleur des rideaux, je suis surtout préoccupée par la façon d’expliquer l’âme de cet endroit, cette tendresse flottante qui rendait le mauvais goût splendide. Pas besoin de beaucoup de mots ; les bons suffiraient. Un écrivain correct y parviendrait en dix pages. J’en ai déjà écrit deux cents et pas une fois il me semble avoir approché de ce qui m’intéresse vraiment – la seule chose intéressante. Je prends le sujet sous des milliers d’angles différents et chaque fois il m’échappe, me laissant la tête plus vide encore d’avoir été un instant si pleine. »

LA MAISON | EMMA BECKER | FLAMMARION

« Si je n’avais jamais connu Le Manège, je n’aurais pas pu apprécier la douceur de la Maison qui a donné à ce livre un éclairage nouveau. Et si je m’étais entêtée, si j’étais restée au Manège aux côtés de Milo et de son harem aux yeux blessés, j’aurais écrit un livre terrible, déjà lu mille fois. »

LA MAISON | EMMA BECKER | FLAMMARION

La Maison

« Je parle d’un monde où les putes pouvaient choisir d’être des princesses, des elfes, des fées, des sirènes, des petites filles, des femmes fatales. Je parle d’une maison qui prenait les dimensions d’un palais, les douceurs d’un havre.

Maintenant le reste du monde, pour les filles, c’est un abattoir. »

LA MAISON | EMMA BECKER | FLAMMARION

La Maison était un lieu où 50-60 femmes travaillaient. Elle y est restée plus de 2 ans, jusqu’à ce que la Maison ferme ses portes.

C’était un lieu où les femmes se parlaient et se soutenaient, un lieu où elles étaient libres de sortir dehors, un lieu où elles n’étaient pas obligées de rester toute la journée, un lieu où elles pouvaient prendre congé lorsqu’elles en avaient besoin.

Mais à la Maison, tout n’est pas parfait!

Emma et ses collègues ont eu des clients difficiles. Tellement que certains clients ne sont plus les bienvenus à la Maison.

Aussi, il arrive que des clients tombent amoureux. Et même, que certains deviennent menaçants.

« Cette sagesse n’avait guère duré. La preuve ; un homme raisonnable n’aurait jamais attendu Lotte à la sortie du travail. À vrai dire, même un homme déraisonnable n’aurait pas fait ça. Un imbécile aurait compris qu’on ne peut rien obtenir d’une femme en lui mettant le couteau sous la gorge. Après s’être comporté comme un relou amoureux, Heiko avait enfilé son costume de harceleur. C’était déjà suffisamment pénible de redouter sa venue tous les mardis, si en plus le monde du dehors n’était plus un terrain protégé, que resterait-il à Lotte? »

LA MAISON | EMMA BECKER | FLAMMARION

Pourquoi les femmes de la Maison se prostituaient-elles?

De ce que j’en ai compris, Emma Becker n’a pas dit à ses collègues les raisons pour lesquelles elle était à la Maison. C’est au fil de discussions informelles qu’elle a appris à connaître ces femmes.

« J’ai appris, d’une façon ou d’une autre, qu’elle était infirmière. Il doit y en avoir une quinzaine sur les cinquante, soixante filles qui composent notre équipe – dont Nadine, que j’imagine sans mal, avec sa gentillesse et son sourire, sauver du désespoir des patients qui n’en revendraient pas d’apprendre comment elle arrondit ses fins de mois. »

LA MAISON | EMMA BECKER | FLAMMARION

Elle raconte l’histoire d’une collègue qui en avait marre de ne pas voir grandir sa fille parce qu’elle cumulait un emploi de jour et un emploi de soir, 6 jours par semaine. Faire ses propres horaires et augmenter ses revenus, même si ça passait par la prostitution, c’était mieux pour elle que de cumuler les deux boulots et de ne pas voir le jour où les choses s’amélioreraient.

« C’est sûr qu’il est plus facile de faire des putes des machines de sexe dépourvues du moindre affect, jetant tous leurs clients dans le même panier de mépris et de haine, et tombant miraculeusement amoureuses dès qu’elles posent le pied hors du bordel – parce que toutes les femmes sont ainsi faites, n’est-ce pas? Disons qu’on a voulu les femmes ainsi. Ce serait trop complexe de rendre la parole aux putes et de les voir telles qu’elles sont réellement, pas différentes des autres femmes. Il n’est pas besoin, pour se prostituer, d’être acculée par la misère ou complètement cinglée, ou sexuellement hystérique ou affectivement démunie. Il suffit simplement d’en avoir assez de trimer pour n’acheter que le strict nécessaire. […] Bien sûr qu’il est moins dramatique de baiser contre de l’argent que de rester assis dans la rue à tendre la main. J’attends avec impatience l’imbécile qui me soutiendra le contraire. Bien sûr que c’est moins tragique d’être à la Maison plutôt que chez Lidl à s’escrimer pour un salaire risible ; la seule supériorité de la caissière sur la pute, c’est de pouvoir dire sans rougir ce à quoi elle occupe ses journées. Quoique sans rougir… Peut-être que le jour où l’on offrira aux femmes des boulots convenablement payés, elles n’auront plus l’idée de baisser leur culotte pour compléter leurs fins de mois – et le monde ira mieux alors, non? »

LA MAISON | EMMA BECKER | FLAMMARION

Comment on se sent avec le premier client?

La citation légèrement plus bas m’a scié les jambes…

« Mon premier client… Si on entend par premier client le premier mec avec qui j’ai couché sans envie, pour lui faire plaisir, alors qu’il faut remonter beaucoup plus loin que la Maison ou Le Manège. Je ne me souviens plus. C’est peut-être pourquoi, comme Hildie, je n’ai pas ressenti de choc ou de dégoût lorsqu’on m’a offert un cadre et un salaire pour ma résignation. »

LA MAISON | EMMA BECKER | FLAMMARION

Il arrive que des relations sexuelles soient plus que décevantes.

Ça m’a pris quelques minutes pour poursuivre ma lecture. J’ai pensé à mes histoires (rien de bien traumatisant), mais surtout, j’ai pensé à des femmes autour de moi. Combien de fois ont-elles eu des relations sexuelles pour se débarrasser d’un homme insistant?! Ça fait réfléchir.

Alors, est-ce un livre qui fait la promotion de la prostitution? Je ne crois pas.


Causerie à la Librairie Morency mercredi le 27 novembre 2019

Je vais animer une causerie avec Emma Becker à la Librairie Morency le 27 novembre à 18h. C’est gratuit et ouvert à tous et à toutes.

Animer une causerie avec Emma Becker ne signifie pas que je suis pour la prostitution. J’aurai l’occasion de poser des questions, tout comme les gens dans le public. Je suis convaincue que les échanges seront intéressants.

J’ai beau souhaiter qu’aucune femme ne soit obligée de se prostituer, je ne peux pas nier le fait que la prostitution existe, qu’elle soit légale ou pas. Aussi bien en parler.

Si ça fait de moi une mauvaise féministe, ben coudonc! Ça ne serait pas la première fois puisque je suis hétérosexuelle et que j’ai un bac en administration des affaires. (oui, on m’a déjà dit que je couche avec l’ennemi, entre autres).

Oui, je suis un peu à boutte des commentaires poches venant de gens qui n’ont pas lu le livre…

Il me semble qu’on devrait donner la parole à toutes les femmes, et non seulement à celles qui partagent nos valeurs, non?

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Julie Collin
Fondatrice et blogueuse en chef

Libraire, chroniqueuse culturelle et animatrice, ma vie tourne pas mal autour des livres!

Je lis de tout, et partout. Sur papier et sur ma liseuse numérique.

Je parle de mes lectures simplement, comme j'en parle avec mes amis devant un verre ou une tasse. Sentez-vous bien à l'aise de vous préparer un breuvage. 😉

N’hésitez pas à commenter et/ou à me recommander des lectures.

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