Couverture de l'essai Être et n'être pas de Jean Désy, publié aux Éditions XYZ.
[ + Audio 🎙 ] Dans cet article, je vous partage des extraits de cet essai et je vous propose d’écouter une entrevue que j’ai réalisée avec le médecin, poète, essayiste et professeur de littérature Jean Désy le 12 avril 2019.
Jean Désy fait du dépannage médical au Nunavik depuis 1990. Autrement dit, il travaille comme médecin pour des périodes plus ou moins longues dans le nord du Québec, avec les Inuits, le temps de remplacer des collègues médecins. Dans Être et n’être pas, il relate ses expériences, principalement à Salluit, du printemps 2016 à septembre 2018.

« J’ai donc songé publier cet essai, tiré de la vie que j’ai menée en tant que médecin au cours des quatre dernières années, non pour ajouter une autre publication à mon curriculum, mais pour faire état, avec honnêteté, mais aussi le plus humblement possible, de ma vie nordique. Parce que, depuis une décennie, la situation sociale au Nunavik est à mon sens devenue quasiment catastrophique. La souffrance des êtres, et surtout des âmes, et parfois de très jeunes âmes, que j’y ai croisées, a fini par me laisser perplexe, et plus même, pantois, créant en moi une sensation de grande fatigue. »

En environ 175 pages, Jean Désy nous raconte le Nord comme il le connait. Il aime profondément le Nord et ses habitants, et il a peur pour eux. Nous sommes plusieurs à savoir que le taux de suicide est plus élevé dans le Nord que dans le Sud du Québec, mais savons-nous que le taux de suicide dans le Nord est plus élevé maintenant qu’en 1990? Pourtant, plusieurs projets sont mis en place depuis quelques années, mais est-ce que cela suffit?

« Plusieurs projets sont aussi mis en place par des êtres d’exception qui souhaitent animer la vie au Nord. Mais la souffrance collective nordique reste indéniable. Une véritable révolution doit avoir lieu au cœur des quatorze villages des côtes de l’Ungava et de la baie d’Hudson. »

Selon Jean Désy, parmi les causes de la détresse des Inuits, il y a la sédentarisation dans des villages à l’architecture mal adaptée.

« […] provient de la sédentarisation obligée qui confine ces êtres des grands espaces, et désertiques en plus, à de petits villages trop souvent hideux, dont l’architecture se trouve à des années-lumière de ce que peut représenter une communauté d’iglous. La toundra et le large, le retour au voyage, au voyagement perpétuel, demeurent selon moi l’une des voies de guérison pour ces gens du Nord que j’aime tant. »

Avez-vous remarqué dans l’extrait ci-haut que Jean Désy propose une solution?
J’ai été troublée par certains événements relatés par Jean Désy. Par exemple, il n’y a pas de réserve de sang pour les transfusions.

« En général, il faut le préciser, les naissances se déroulent bien, et c’est tant mieux, puisqu’il n’y a aucune réserve de sang disponible pour des transfusions. Je demeure ambivalent face à cette obstétrique qui se pratique dans certains villages du Grand Nord, loin des centres hospitaliers; ce type d’exercice médical est risqué. Pourtant, une maternité dans un village inuit compte pour beaucoup, culturellement surtout, dans l’appropriation de leur propre santé que les Inuits se doivent d’acquérir. »

Ça me semble aberrant qu’au printemps 2016 il n’était pas possible de compter sur une banque de sang pour les urgences se déroulant au Nord.

« En concluant ce présent journal, je poursuis mon questionnement à propos de l’actuelle souffrance qui règne chez les Inuits du Nunavik. Je songe que celle-ci est peut-être causée, en partie du moins, par une scission majeure entre les remarquables capacités qu’ont les Inuits de vivre et de survivre en pleine nature, capacités mises à profit pendant des millénaires, alors qu’ils ne possédaient que de maigres outils, mais pouvaient déployer tout leur génie, afin de chasser, pêcher et cueillir des petits fruits, et leurs actuels moyens d’adaptation, si pauvres devant un monde postmoderne presque exclusivement bâti de « fictions », c’est-à-dire de pures inventions humaines à peu près toutes dominées par l’univers des grandes compagnies, des corporations ou des multinationales qui, essentiellement, sont fondées sur la finance, le libre marché et un capitalisme mondialisé. Un mode de vie de même qu’un mode de pensée fondé sur l’impériale technoscience ont fini par faire chanceler bon nombre d’Inuits, surtout parmi les plus vulnérables. »

Une collaboration avec une artiste Inuite

Mais le livre ne se termine pas avec la conclusion de Jean Désy! Les dernières pages ont été offertes à Niap, originaire de Kuujjuaq au Nunavik, qui est aussi l’artiste qui a illustré la couverture d’Être et n’être pas.
En 2017, Niap a écrit des lettres qu’elle adresse aux gens de son peuple. Plus particulièrement, elle s’est adressée aux aînés, aux résilients et aux jeunes Inuits. Les lettres ont été publiées pour la première fois dans Être et n’être pas, en 2019.
Voici un extrait de la lettre adressée aux aînés :

« La culture et les croyances selon lesquelles vous avez vécu étaient bonnes et elles étaient nécessaires, elles sont toujours très utiles à notre survie en tant que peuple aujourd’hui. Nous cherchons tous notre propre voie et nous cherchons tous à vivre en accord avec le code moral que vous avez élaboré. Plusieurs d’entre nous sont toujours égarés par la souffrance et nous avons un long chemin devant nous pour devenir une nation forte et unie, mais j’ai espoir que nous y arriverons. Nous y arriverons en recourant aux compétences de pensée innovante et d’adaptabilité que vous nous avez léguées. »

Ces lettres constituent un ajout pertinent à l’essai de Jean Désy. J’apprécie beaucoup qu’une Inuit puisse s’exprimer et nous partager sa vision. On a si peu accès à des voix du Nunavik, malheureusement. Un grand merci à Myriam Caron Belzile d’avoir eu le flair de jumeler les mots de Niap à ceux de Jean Désy.

Entrevue avec Jean Désy

Cliquez légèrement plus bas pour écouter l’entrevue que j’ai réalisée avec Jean Désy le 12 avril 2019 à l’émission Sorties culturelles au Salon international du livre de Québec. ⤵️

Julie Collin et Jean Désy en entrevue au Salon international du livre de Québec 2019.

Jean Désy et moi (ai-je besoin de préciser qui est qui?). Crédit photo : Louis Morneau


Vous avez peut-être remarqué pendant l’entrevue que je pensais que Être et n’être pas était au départ un journal de bord et non des textes que Jean Désy envoyait à ses proches pendant ses dépannages au Nunavik. En relisant Être et n’être pas, j’ai retrouvé dans l’entrée du 30 mars 2018 pourquoi j’ai pensé, à tort, que c’était un journal de bord.

« Le fait d’écrire me fait du bien, donne un sens à mon attente, à la longue, très longue journée que je m’apprête à vivre. J’écris en songeant à certains amis qui m’accompagneront un jour, par leur lecture. Si elle ne leur donne pas des forces, la lecture de mon journal leur fournira au moins un brin d’information à propos de la vie nordique contemporaine. C’est en ce moment même que je prends conscience que ce journal personnel pourrait être partagé. »

Ce que je retiens le plus de ma lecture, c’est que Jean Désy aime profondément le Nord et ses habitants. Il profite de sa tribune pour ouvrir un dialogue sur une situation dont on ne parle pas assez.

Être et n’être pas : chronique d’une crise nordique
Jean Désy
XZY
ISBN : 978-2-89772-172-5

Cet article contient des liens d’affiliation. Grâce à un partenariat avec la coopérative des Librairies indépendantes du Québec, 4% de votre achat (la totalité de mes redevances) sont remis à un organisme œuvrant en alphabétisation. Tous les achats comptent. Il suffit d’utiliser un de mes liens sécurisés. Cliquez ici pour obtenir plus d’informations.