Le liseur du 6h27 | Jean-Paul Didierlaurent

Couverture du roman Le liseur du 6h27 de Jean-Paul Didierlaurent.

« Au fil des ans, les autres usagers avaient fini par faire preuve envers lui de ce genre de respect indulgent que l’on réserve aux doux dingues. Guylain était une respiration qui, durant les vingt minutes que durait le voyage, les arrachait pour un temps à la monotonie des jours. »

Guylain travaille à la Société de traitement et de recyclage naturel comme opérateur de La Chose. La Chose comporte entre autres 500 marteaux et 600 couteaux. Son rôle : détruire des livres.

« Du lundi au vendredi, Guylain s’abrutit de travail. À l’approche du salon du livre de Paris, le flot de camions d’intensifiait considérablement. La rentrée littéraire de septembre et la période faste des prix avaient vécu depuis longtemps. Il fallait à présent faire place nette, vider les étals de tous les invendus. Les nouveaux venus poussaient les plus vieux vers la sortie, aidée en cela par la lame du bulldozer. Du matin au soir, ils devaient araser encore et encore cette putain de montagne qui ne cessait de s’élever sur le sol de l’usine. »

Il est plutôt discret dans la vie, sauf dans ce train de 6h27.

« Pour tous les voyageurs présents dans la rame, il était le liseur, ce type étrange qui, tous les jours de la semaine, parcourait à haute et intelligible voix les quelques pages tirées de sa serviette. Il s’agissait de fragments de livres sans aucun rapport les uns avec les autres. Un extrait de recette de cuisine pouvait côtoyer la page 48 du dernier Goncourt, un paragraphe de roman policier succéder à une page de livre d’histoire. Peu importait le fond pour Guylain. Seul l’acte de lire revêtait de l’importance à ses yeux. Il débitait les textes avec la même application acharnée. Et à chaque fois, la magie opérait. »

Lire dans le train est un acte de résistance. C’est une façon de lutter contre l’absurdité de son travail. Il n’a pas le droit de récupérer des pages. D’ailleurs, où trouve-t-il ces pages?

« C’était là, dans le ventre d’acier encore chaud, que se trouvait la récolte du jour. Elles étaient une dizaine à l’attendre, toujours au même endroit, le seul inaccessible aux jets des buses, entre la paroi en inox et la patte de fixation du dernier axe hérissé de couteaux. Des feuilles volages rabattues par le souffle contre la cloison ruisselante d’eau et qui avaient échoué sur cet éperon de métal qui avait arrêté leur glissade fatale. Giuseppe appelait ça les peaux vives. « Elles sont tout ce qui reste du massacre, petit », lui rappelait-il avec de l’émotion dans la voix. Sans attendre, Guylain entrouvrit la fermeture de sa salopette et glissa la dizaine de pages détrempées sous son tee-shirt. Après avoir graissé un à un les paliers et nettoyé à grande eau le ventre de la Chose, il s’extirpa de sa prison avec, bien au chaud contre son sein, les élues du jour. »

Il lit à l’aller seulement. Au retour, il prépare ses lectures du lendemain en les déposant sur du papier buvard.

Un jour, il trouve dans le train une clé USB qui contient 72 textes sur le quotidien d’une dame-pipi. Il décide de lire publiquement ces textes trouvés à-même l’endroit où il les a trouvés.

En donnant une voix aux textes de la dame-pipi, il fait connaître une réalité à laquelle peu de gens s’intéressent.

J’aime ce livre pour les lectures publiques, pour les rencontres et pour la lumière mise sur des métiers de l’ombre.

Vous voulez en savoir plus sur le pilonnage des livres? J’ai parlé de ce sujet tabou avec Antoine Tanguay des Éditions Alto pendant une émission de Bouquins & Confidences. Cliquez ici pour accéder à cette émission.

Le liseur du 6h27
Jean-Paul Didierlaurent
Édito
ISBN : 978-2-92440-2115

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