Le Prince à la petite tasse | Émilie de Turckheim

Couverture du livre Le Prince à la Petite Tasse d'Émilie de Turckheim, publié chez Calmann-Lévy.

Ça fait longtemps que ça ne m’était pas arrivé. J’ai serré ce livre dans mes bras. Oui, sa lecture fait du bien à ce point-là.

« Un jour, j’ai dit : « Ils sont des milliers à dormir dehors. Quelqu’un pourrait habiter chez nous, peut-être? »
Et Fabrice a dit : « Oui, il faudra juste acheter un lit. »
Et notre fils Marius a dit : « Faudra apprendre sa langue avant qu’il arrive. »
Et son petit frère Noé a ajouté : « Faudra surtout lui apprendre à jouer aux cartes, parce qu’on adore jouer aux cartes, nous! » »

La famille d’Émilie de Turckheim s’est engagée pour un an auprès de Reza (baptisé Daniel en Norvège), un réfugié Afghan de 21 ans. Ils ont trouvé un lit d’occasion sur leboncoin.fr et se sont lancés avec confiance et ouverture.

C’est sous forme de journal que cette année dans leur vie nous est racontée.

SUPER MÉGA FULL IMPORTANT : Jamais, en lisant ce livre, je n’ai eu l’impression qu’Émilie se vantait de faire une bonne action. Elle ne se gêne pas pour nommer les moments où elle a été maladroite. Jamais je ne me suis sentie coupable de ne pas héberger quelqu’un dans le besoin chez moi. Ce n’est pas un plaidoyer pour qu’on héberge tous quelqu’un. C’est une histoire humaine qui leur a permis de s’épanouir. Ensuite, à chacun de nous de voir ce qu’on fait de ce récit.

Les garçons d’Émilie et de Fabrice ont laissé la plus grande chambre à Reza et ils cohabitent dans une chambre remplie à ras bord. Une grande chambre que Reza a du mal à s’approprier, lui qui essaie de se faire le plus silencieux possible. Il part travailler avant que les autres membres de la famille se réveillent et il n’ose pas allumer les lumières ni faire couler l’eau. Et pourtant, la famille d’Émilie est accueillante. Cette discrétion est la conséquence d’une vie à se cacher.

« Il me dit que cette feuille lui a été donnée par des bénévoles qui servent de petits déjeuners aux migrants. Reza a une façon douce, très particulière, de prononcer le mot migrant. Quand il dit « migrant », on entend « miracle ». Dans sa bouche, migrant n’est plus ce mot-poubelle anonyme, employé à tout bout de champ, ce mot à œillères qui refuse de dire la guerre, la survie et l’exil. Dans la bouche de Reza, migrant, c’est lui. Ce sont ceux qui partagent dans leur corps le secret de la fuite et la force de se sauver. Migrant est la plus haute branche de sa vie. »

Au fil du temps, Reza se confie un peu et raconte qu’il a quitté l’Afghanistan lorsqu’il avait 12 ans et qu’il s’est rendu jusqu’en Norvège (où sa demande d’asile a été refusée), avant de finalement voir sa demande d’asile acceptée en France. Il a perdu la trace de sa mère et de ses frères et sœurs il y a plusieurs années. Son père? Il a été assassiné lorsqu’il était enfant.

Parmi ses expériences de vie, il a voyagé clandestinement SOUS un camion pendant 3 000 kilomètres.

« Je lui demande s’il ne s’est pas fait mal pendant ce voyage, accroché à l’essieu. Il passe la main sur sa nuque, sous le col de son tee-shirt, et me répond qu’il s’est brûlé le dos sous le camion. »

Ce récit contient beaucoup de réflexions sur l’importance de la langue, de notre langue, celle que nous connaissons depuis toujours.

« En face de chaque mot, il a écrit la traduction en dari, d’une écriture qui n’a rien à voir avec celle que je lui connais. Elle est plus déformée, légère, mûre, elliptique. C’est celle-là, l’écriture de Reza. De même que sa voix n’est pas celle, tâtonnante, pesante, hachée, que j’entends lorsqu’il parle français.
[…]
Quelle patience, de tout recommencer! Quelle force, quelle espérance, de jeter son corps vers une nouvelle langue, si différente de la langue de l’enfance, si différente du norvégien que Reza a dû apprendre, puis abandonner. Plus jamais il ne parle cette langue germanique qu’il a conquise. Tous ces efforts… Ces découragements! »

« Pour comprendre combien la langue de son enfance est vitale pour Reza, et comme elle lui tient lieu de pays, je dois, comme on dit, me mettre à sa place. Or c’est précisément une chose impossible. Pour y parvenir, il faudrait que je sache ce qu’est la guerre, la fuite, la traque, les camps de réfugiés, cette peur-là, ce froid-là. Il faudrait que j’aie déjà ressenti ce que ça fait au ventre et au cœur de n’être jamais bienvenue, de se cacher pour ne pas être refoulée encore et encore aux marges du monde où la vie est possible. En écrivant ces mots, je repense aux premiers matins de Reza à la maison. À son silence inhumain, à cette façon de se déplacer sans bruit, de rester dans le noir, de ne pas faire couler l’eau, de ne presque pas exister. Que se passe-t-il, au fond de soi, quand on a perdu sa langue et sa famille et qu’on cherche éperdument un lieu, même étroit, même sourd, où replanter sa vie? »

Reza a un emploi et il demande de l’aide à Émilie pour gérer ses finances. Le problème (si c’est un problème, bien sûr)? Reza est la générosité sur pattes.

« Alors Reza m’explique, puisque décidément je ne comprends rien. Dès qu’il touche son salaire, il achète des tentes pour les migrants qui dorment dehors. Il leur achète des poulets rôtis. Il leur achète des sandwichs. Il leur achète des couvertures et des sacs de couchage. Il leur achète des médicaments. Il leur achète des vêtements et des chaussures. Il leur achète des bouteilles d’eau et du papier toilette.
Les larmes aux yeux, je lui dis : « Mais Daniel, ça n’est pas perdre, ça. C’est donner. » »

Ce n’est pas toujours simple pour eux de se comprendre puisqu’ils n’ont pas complètement une langue commune. Par exemple, Émilie travaille principalement de la maison et elle essaie d’expliquer à Reza ce qu’elle fait comme boulot.

« J’essaie de lui expliquer et je m’y prends mal. On dirait que je décris une maladie mentale. Il me regarde d’un air étrange, comme si je venais de lui annoncer que j’étais sorcière ou prêtresse. Me vient l’idée de tricher et d’appeler Google à l’aide. J’écris poésie dans la fenêtre de recherche et montre à Reza le mot qui s’inscrit en farsi sur l’écran. Son visage s’illumine et il prononce « shèèl’r ». Un mot soyeux, céleste, qui dit la poésie bien plus fidèlement que poésie. Reza me donne son absolution : « Tu poésies. C’est très bien. » »

Vous vous demandez pourquoi le titre de se livre est Le Prince à la petite tasse? Ce titre  fait référence au conte d’Hans Christian Andersen, La Princesse au petit pois.

« Reza est le Prince à la Petite Tasse. Celui qui a pris ses repas dans la boue des camps de réfugiés, et qui, arrivé chez ses hôtes, ne peut boire son thé que dans une tasse de fine porcelaine, redevenant le prince qu’il n’a jamais cessé d’être. »

Cette année est une aventure humaine pour ces 5 personnes qui partagent un appartement (les réflexions des enfants sont savoureuses), mais aussi pour les gens qui les entourent.

« Alors je dis à Hélène que si les gens hésitent à accueillir quelqu’un, c’est peut-être parce qu’ils ont le trac. Et je crois que c’est vrai. C’est tellement difficile, le premier jour, d’aller vers les autres dans la cour de récré. Faire le premier pas. Proposer à un étranger de jouer avec soi. S’arracher à son territoire familier. S’arracher à sa timidité. Je me souviens avoir regardé les élèves de ma classe de CP, un par un, le jour de la rentrée, et m’être dit que je n’arriverais jamais à adresser la parole à personne. Et que je passerais l’année seule dans mon coin. Cette idée me paraissait moins terrible que d’aller à la rencontre d’un inconnu. »

Plusieurs personnes veulent aider Reza, comme les 12 amis Facebook d’Émilie qui lui offrent un ordinateur en parfait état et comme son nouveau patron, qui lui aussi, lui fait confiance.

Ça nous montre que nous aussi on peut accueillir quelqu’un. Et qu’accueillir quelqu’un, ça peut prendre différentes formes.

Un moment qui m’a beaucoup touché est lorsque Reza est invité à concert de musique classique et qu’il peut inviter la famille d’Émilie à l’accompagner. Il se présente à la table d’accueil pour donner son nom et la dame trouve son nom sur la liste des invités. Pour quelqu’un qui a toujours peur d’être interpellé par la police et d’être renvoyé, être trouvé sur la liste des invités, c’est majeur. Ça lui donne confiance en lui et ça modifie sa posture. C’est beau!

Comprenez-vous pourquoi j’ai serré ce livre dans mes bras? C’est un récit qui donne espoir en l’humanité. Pas que j’avais perdu espoir, mais je ne suis pas saturée d’espoir et ça fait toujours du bien de lire un aussi beau récit.

Espérons qu’un jour, Reza aura suffisamment persévéré en lecture pour être en mesure de lire ce magnifique récit.

Le Prince à la petite tasse
Émilie de Turckheim
Éditions Calmann-Lévy
ISBN : 978-2-7021-5897-5

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