Prendre corps | Catherine Voyer-Léger

Couverture du livre Prendre corps de Catherine Voyer-Léger, paru chez La Peuplade.

Prendre corps est un recueil de microrécits poétiques sur le corps et sur ce qu’il contient. C’est une lecture qui fait du bien parce que Catherine Voyer-Léger met des mots sur des choses qu’on peut ressentir alors que nous ne sommes pas toujours en mesure de mettre des mots dessus.

Prendre corps est constitué d’un peu moins de 250 textes. Les pages ne sont pas numérotées. Et il n’y a ni introduction ni conclusion. À mon avis, il n’y a pas d’ordre (mais j’imagine qu’il y en a un puisqu’il y a 4 sections). On peut piger des textes au hasard.

Une des tables des matières de Prendre corps de Catherine Voyer-Léger.

Une des pages qui présentent une section de Prendre corps + plein de post-it.

C’est bizarre pour moi de vous partager des extraits qui me touchent. Je suis tellement pudique sur mes émotions. J’admire beaucoup Catherine Voyer-Léger pour sa transparence et son authenticité dans ses réflexions (je l’admire pour d’autres raisons aussi, mais c’est une autre histoire).

Certains textes font sourire (ce sont les plus faciles à vous partager).

« COUDE
Qu’a-t-il fait pour hériter de tant de peaux sèches? »

« ÉPAULES
C’est un geste qui appelle l’univers. Un geste d’enfant qui aime gros comme ça. Et, même si, d’un majeur à l’autre, l’univers de leurs deux bras ne fait pas cinquante centimètres, on sait que le geste représente toute l’amplitude du cœur. Le nécessaire pour embrasser les possibles. »

« PIQÛRES
Elles sont cinq. Quand, au contact du drap ou de ma main endormie, l’une s’éveille, on croirait que les autres y répondent. Comme rien n’indique qu’il existe un réseau sous-cutané de communication entre les piqûres, je ne peux condamner que les mémoires du corps allergique ; mémoire d’un mollet qui se réveille quand le coude s’enflamme ; du majeur qui enfle quand le bras lui parle. Dans un demi-sommeil, je les compte alors – un, deux, trois, quatre, cinq – comme d’autres compteraient les moutons, refusant que cinq piqûres suffisent à mettre fin à ma nuit. »

« POSTURE
Parce que je ne foutais jamais rien, mon père me répétait souvent que j’étais née pour être une princesse.
Parce que j’étais toujours évachée sur le divan, mon père me répétait souvent que j’étais un mollusque.
Comment peut-on changer aussi radicalement de destinée? »

D’autres font sourire jaune.

« CHUTE
Tout était en bois brun dans cette maison. L’escalier massif qui faisait un coude libérant un espace utile où entasser tout ce qui devait monter à l’étage. Les murs. La rampe. L’immense buffet au cœur de la salle à manger. Au pied de l’escalier.
Ma tête, l’escalier, le plancher, le buffet. Ce jour de 1984 où j’ai eu envie moi aussi de danser.
What a Feeling. »

« CUIR CHEVELU
Je détestais ce moment particulier où, entre le savon qui pique les yeux et la friction du cuir chevelu, ma mère tentait de me laver les cheveux. On disait laver la tête et c’était de ça qu’il était question, comme s’il restait au sommet de mon crâne une zone molle où on aurait pu nuire à mes pensées à force de la presser. Ça se terminait en larmes chaque fois.
Et elle n’avait pas tenté de peigner le tout encore.
La coupe au bol chez moi n’avait rien à voir avec René Simard. Juste avec son ras à elle. Son bol. »

« PATTES
En dépit de toutes les thérapies, j’opte encore pour une comptine quand il me faut choisir sans grande conviction.
Ma petite vache à mal aux…
J’attends que quelqu’un s’étonne de cette pauvre vache qu’on tire par la queue pour lui soigner les pattes.
Aucun communiqué n’a encore été publié à ce sujet. »

Certains textes sont bouleversants.

« TOUCHER
Je choisis toujours la machine. C’est peut-être par curiosité ou par inattention. Ou en raison d’un stress de langue seconde. Cette fois-là, j’ai opté pour l’examen manuel. Elle faisait le contour de mes seins avec ses mains, je suppose qu’on peut transporter certaines choses dans le pli d’un soutien-gorge. J’étais sympathique. Elle a tâté mes jambes sur la longueur. Au moment de me retourner, j’ai fait une blague. Je ne sais plus laquelle. Elle a rigolé. Quand elle a tâté mes bras, je me suis dit qu’on me touchait rarement. Rarement ainsi, dans l’intention si précise de me toucher. Sauf pour les massothérapeutes. Le toucher de l’amitié est quelque chose de souvent très léger. On se bise ou on s’étreint dans un geste souple qui part aussi vite qu’il vient. On n’insiste pas. La sympathique agente de sécurité insistait pour des raisons qui n’avaient rien à voir avec l’amour ou l’envie. Le détecteur m’avait choisie. »

« LARMES
L’hiver, ce sont d’épais foulards. L’été, des verres fumés.
Par expérience, je sais qu’il suffit de cacher la moitié du visage pour que personne ne remarque que vous pleurez. »

Certains textes sont directs et poétiques.

« COUPURE
Trace rouge d’un
Accident de papier blanc
Un matin brûlant »

« TRACES
Les vêtements laissent parfois des traces sur la peau. Coutures et plis, comme des pochoirs mouillés sur l’automne des trottoirs. Une poésie qui me permet de confondre vergetures et dentelles. »

D’autres font référence à la douleur de ne pas être crue. Comment peut-on se faire confiance lorsqu’on se fait dire qu’on a tort?

« SERREMENT
Depuis toujours, on me dit que la peine que je ressens n’existe pas. Simulacre, caprice, hypocrisie, théâtre, paranoïa, stratégie, politique. Quand un insecte grimpe et me serre l’aorte, on me jure que je fais semblant. Depuis toujours, on me dit que la peine que je ressens est un leurre. Je ne crois pas assez à la vérité pour me battre contre de telles prétentions. Mais je ne sais pas non plus faire cesser cette lente marche qui serre toujours de la même façon. Je ne sais pas comment la baptiser autrement. »

Je me suis reconnue dans l’empathie de l’auteure. Je suis certaine que je peux avoir mal à la prostate que je n’ai pas tellement je suis sensible.

« OS
Il a main cassée. Une cicatrice digne d’un guerrier. Une plaque de métal sous les tissus. Je lui ai demandé à trois ou quatre reprises de raconter son accident. Chaque fois je souffre au fond de mon bassin sans comprendre pourquoi une main qui craque vient gratter aussi profond dans mon tronc. »

« EMPATHIE
Toute description du corps souffrant me fait souffrir. Lisant Le corps lesbien de Monique Wittig, je me tordais de douleur devant l’évocation fantaisiste des organes humains. Écoutant Catherine Robbe-Grillet sur France Culture raconter quelques cérémonies sadomasochistes, je pressais le pas comme si en marchant plus vite j’éloignerais le supplice déversé dans mes écouteurs. Et c’est vraiment au bout de quelques minutes de tortures de Theon Greyjoy que j’ai abandonné Game of Thrones comme si ma propre intégrité physique en dépendait. N’importe qui me racontant un accident ou une opération produit chez moi le même effet, même quand sont mis en scène des organes que je n’ai pas.
On pourrait en conclure que je suis une gamine un peu trop fragile. Mais il s’agit surtout d’une absence de bouclier, d’une étrange et dévorante empathie, d’une forme d’hypersensibilité. D’un si grand besoin de douceur. Le corps de l’autre est un peu le mien aussi. »

Et on n’y échappe pas : le corps dans le regard des autres.

« HONTE
Réaliser récemment : je ne me demande plus si les autres regardent mon corps au moment de me dévêtir au vestiaire. Trente-sept ans.
S’émanciper miette par miette. »

Certains textes sont lumineux.

« SEINS
La chaleur insupportable de cette chambre m’a réveillée. Bouche sèche. J’ai traîné ma nudité vers la fenêtre du jour qui se levait pour laisser l’hiver entrer. Réalisant, dans un sursaut de lucidité, qu’un voisin pourrait me voir, je n’ai eu pour moi-même qu’une étrange pensée : la beauté de mes seins. »

(j’assume mon jeu de mots)

Et le tout dernier texte de Prendre corps.

« TRANSPARENCE
Sans filtre, comme si c’était une évidence. Ne pas mesurer le poids des mots qui se disent ni leur effet sur la foule dans l’ombre.
J’ai choisi l’écriture parce que c’est la forme d’art qui permet le mieux de cacher le corps.
Être à ce point solide dans la lumière pour rappeler le désir de ne pas être vue.
Et si, à force d’en parler, on cessait de le regarder? »

Je pourrais continuer longtemps comme ça! Êtes-vous surpris si je vous dis que je garde ma copie?!

Je vous suggère de prendre le temps de le lire, de le relire, de l’annoter, de le vivre. Prenez le temps de Prendre corps.

Je vous laisse sur cette chanson afin de ne pas être la seule à l’avoir dans la tête.

Prendre corps
Catherine Voyer-Léger
Les Éditions La Peuplade
ISBN : 9782924-519776

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